Bibliovore dans ma jeunesse et bibliophile depuis, j'ai toujours considéré les livres comme ayant une grande valeur immatérielle. Tous les livres. Mes parents n'étaient pas pauvres mais presque, pour autant je n'ai manqué de rien, notamment car j'ai eu la chance de grandir dans une ville très à gauche, où tous les enfants avaient gratuitement accès à la culture et où toutes les écoles étaient richement dotées en livres. J'ai appris à lire à 5 ans et me planquais sous mes couvertures la nuit, avec une lampe torche, pour pouvoir continuer de lire après l'extinction des feux. Les livres m'ont toujours semblé extrêmement passionnants et précieux.
Aussi, quand mes copines ont fait l'acquisition de liseuses et que mes têtes multicolores se sont mises à lire sur les minuscules écrans de leurs téléphones, je n'ai pas compris.
Le plaisir de lire c'est l'odeur du papier, les pages que l'on tourne, le débat "corner ou pas corner les pages", décider d'arrêter quand il ne nous emballe pas ou au contraire aller jusqu'au bout en espérant avoir une bonne surprise, se réveiller la nuit et allumer la lampe frontale pour lire quelques pages avant de se rendormir, c'est ne pas pouvoir s'arrêter et lire en marchand, prendre le bus et le train pour pouvoir lire plutôt que conduire, plonger dans l'histoire avec délectation et un immense bien-être quand un livre nous a procuré du plaisir, nous a permis de nous évader de notre réalité pendant plusieurs heures, le mettre de côté en se disant qu'on le lira pendant les vacances et le retrouver quelques années plus tard, le prêter à un proche qui ne nous le rendra jamais et s'en procurer un autre exemplaire pour l'avoir dans la bibliothèque ou en acheter plusieurs exemplaires pour l'offrir tant on l'a aimé, c'est écouter un audiolivre en conduisant de longues heures sur la route des vacances, c'est lire un bouquin à 15 ans et le trouver pas terrible et le relire 25 ans plus tard et le trouver passionnant, c'est mon bûcheron assis sur les rochers de l'île où nous passons nos vacances, pages en mains et assister à un de ces rares moments où il se relâche et profite pleinement de l'instant... Pour moi c'est tout cela et plus encore le plaisir de lire.
Aussi, je ne donne pas de valeur matérielle aux livres. Je sais que les livres coûtent cher, qu'ils sont presque un luxe et que nous avons de la chance en France d'avoir des bibliothèques municipales quasi-gratuites, que les étudiants aient gratuitement accès aux bibliothèques universitaires si bien fournies. Il y a également maintenant dans de nombreuses communes des dépôts de livres couverts, où s'échangent gratuitement les livres, mais je ne m'y fournis pas, je sais que nombre de personnes lisent aux toilettes et je doute que toutes les tâches sombres soient du chocolat...
Quand je participe à des vide-greniers, pour donner une seconde vie aux nombreux objets que j'ai eu la faiblesse d'acheter, je n'indique jamais de prix pour les livres, je mets une petite pancarte qui dit "achetez ce livre à la valeur que vous souhaitez lui donner". Certains sont contents et pensent m'avoir joué un bon tour en me les achetant cinq ou dix centimes, mais ce qu'ils ne savent pas c'est que j'aurais été prête à les leur donner, tant ce qui m'importe est le plaisir qu'ils auront à les lire, à faire circuler l'œuvre.
Je garde un souvenir très ému de ce jeune homme qui à un vide-greniers, auquel je participais il y a quinze ans, a tenu à me donner vingt euros pour un tout petit "Que sais-je". Je lui ai dit que ce n'était pas nécessaire de donner tant et il a répondu "Vous n'imaginez pas la valeur qu'a ce livre pour moi, je le cherchais depuis si longtemps, 20 € c'est le minimum, je suis tellement content".
La lecture contribue à l'éducation et l'éducation, selon Nelson Mandela, c'est "l'arme la plus puissante que l'on puisse utiliser pour changer le monde". Je suis de tout cœur avec nos lycéens !